… est le dernier article du Dictionnaire amoureux de la gastronomie de Christian Millau… « Et puis, zut ! Tant pis pour ma réputation… Ensemble, nous nous sommes assis autour de tables qui comptent parmi les meilleures du monde [...] et vécu, je crois, quelques moments inoubliables. Mais, il faut que je vous le dise : j’aime aussi la mauvaise cuisine. Enfin… pas vraiment mauvaise. Mangeable et sans intérêt. Juste bonne à me remplir l’estomac car, si comme Churchill « je me contente du meilleur », je me contente parfaitement de ce qui ne l’est pas. A condition que cela me procure du plaisir. Et le plaisir, je ne le trouve pas uniquement dans des maisons où la nourriture est délicieuse, merveilleuse, extraordinaire, mais là où je me sens bien et ai envie de retourner. [...] J’ai connu des restaurants où la cuisine était juste au-dessous de la moyenne et où, pourtant, c’était pour moi, chaque fois, un vrai bonheur d’y retourner. Pour trente-six raisons, souvent sans lien les unes autres : parce que le décor tarte me plaisait infiniment et me reposait des coups de génie de nos grands décorateurs ; [...] parce que la petite serveuse avait un sourire adorable ; [...] parce que le chien de la maison m’avait à la bonne ou parce que le chat sautait sur la banquette pour venir ronronner sur mes genoux… parce que… parce que… parce que, à la longue, la perfection m’ennuie et que j’aime les petits riens du tout qui donnent à la vie un coup de soleil. »
Remplacer les mots « table » et « cuisine » par « livre », « littérature » ou « art », et une fenêtre s’ouvre en vous et sur le monde. Comme la ‘grande cuisine’ n’est pas ‘une cuisine juste au-dessous de la moyenne’, Le voyage au bout de la nuit, n’est pas la Deuxième Chronique du règne de Nicolas Ier : tout ne ce vaut pas, tout n’est pas équivalant. Et Patrick Ranbaud, en l’espèce, ne prétend nullement être Céline, ni même Saint-Simon. Mais, le plaisir est si divers dans ses variations, dans son intensité, que notre propre sensibilité peut s’épanouir, en soi, aux autres vers d’autres lieux… J’aime cette idée des « petits riens du tout qui donnent à la vie un coup de soleil. »
Très intéressant cet extrait !
J’aime cette idée que le luxe n’est pas une fin en soi et qu’un lieu sans prétention, où le simple sourire d’une serveuse ou le bon accueil de quelqu’un d’autre, ouvre des perspectives de bonheur (est-ce le bon mot ?) à n’importe qui (d’autre)…
Merci Michel pour ce beau passage !
J’aime beaucoup aussi cet extrait… Vous avez raison, on peut tout à fait remplacer “cuisine” par littérature” car dans les deux cas il est à la fois question de création, de gourmandise, de découvertes et de dégustation…