Cher François Busnel,
Je n’ai d’autres qualités que celui de spectateur assidu de votre émission La grande librairie (le jeudi soir, 20 h 35 France 5 – rediffusion le dimanche à 9 h 55 : j’ai cette chance de ne la regarder que sur le net, au bureau, le vendredi matin, le casque sur les oreilles… Parce que, bon, le jeudi soir, il y a Dexter sur Canal, et le dimanche matin, je ne suis pas disponible.)
Mais peu importe.
Comme le faisait remarquer Antoine Chainas sur son blog, le polar en France subit une “petite révolution qui n’a rien de copernicienne.” Et si “on pourra arguer que le monde continue de tourner et 90% des gens s’en foutent complètement. Mais ce n’est pas l’important : le roman noir est en train de se prendre un coup de pompe dans le train et, si le rythme est gardé, il va bien finir par le sentir passer, à force.”
Jugez plutôt.
En janvier est paru Renegade Boxing Club de Thierry Marignac (que j’ai commencé tout juste aujourd’hui – je le finirai sans doute demain…)
Paraîtra début mars,
Le serpent aux milles coupures de DOA ; en avril, Anaisthêsia d’Antoine Chainas… Sans parler des polars étrangers comme Rasta gang de Phlip Baker (alléchant : le prochain sur ma liste), L’hiver de Frankie Machine de Don Winslow (cf. ci-dessous) ou de La Religion de Tim Willock. (Qui a lu Bad City Blues ou Les rois écarlates, ne peut qu’attendre le nouveau Tim Willock avec impatience – ouvrage que le New-York Times a qualifié de “triomphe littéraire“ – en tout cas, d’après son éditeur, Sonatine). Et pourquoi, avec ces auteurs français, ne pas inviter des éditeurs tels que Sonatine ?
S’il est appréciable d’écouter Philippe Djian ou Duong Thu Huong, vous gagneriez à élargir votre panel. Je reprends les termes de Thierry Marignac sur le post d’Antoine Chainas précédemment cité : “DOA et toi, et Williams [...] parlez du réel, et pas de votre nombril. C’est de ça qu’il s’agit. Rien d’autre.” Effectivement, c’est de cela dont il s’agit : parler du réel. De notre monde et de rien d’autre. Chloé Delaume niait, dans une de vos émissions, à la littérature la qualité de distraction : ici, nous y sommes. Le genre (polar) est un outil entre les mains d’auteurs à la vision perçante. Sincèrement, Philippe Labro ou Gilbert Sinoué ont-ils une vue plus acérée de notre monde que DOA, Caryl Ferey ou qu’Antoine Chainas ? (Quoique je n’ai rien ni contre Philippe Labro, ni contre Gilbert Sinoué ni même contre Marc Levy, d’ailleurs ; chacun vit sa vie.)
Canal Plus Cinéma diffusait ces jours-ci un documentaire sur le renouveau du polar au cinéma – ou plus exactement, des films de truands : Gangsters, le retour des truands au cinéma. Mais force est de constater qu’il faut, soit une trentaine d’années au cinéma pour s’emparer d’histoires un tant soit peu intéressantes (Mesrine, Spaggiari ou le Gang des postiches…), soit produire des films à la chaine de Luc Besson, type Go fast… (Voir et revoir la parodie de Mozinor Europa Corp, la recette Besson). Nous sommes bien loin de ce “réel”, et de cette “vision” aujourd’hui prégnante, pas seulement dans le polar, mais aussi dans une partie de littérature française.
Cher François Busnel, vous gagneriez à faire connaître ces auteurs, ces éditeurs, ce mouvement du réel. Vous avez la chance et le talent ; j’aimerai les entendre. Ce serait passionnant.
Bien à vous,
Intéressante initiative, Michel. Le mail est-il parti?
Ne rêvez pas cependant, tous ces auteurs ne sont pas assez ‘nobles’. Ou alors, on les cantonnera à l’émission annuelle réservée au ‘polar’, avec le risque qu’ils ne soient alors plus d’actualité, constant flux des sorties oblige. Et puis, les poids lourds du genre trustent les spotlights. Mais cela ne m’ennuie pas outre mesure. Aller dans ces émissions, c’est passer dans un certain establishment et je ne suis pas sûr que cela soit souhaitable. Je n’en sais rien en fait… Qu’en pensez-vous?
Je ne sais pas : ce post est plus une mise en exergue qu’un vrai appel (concrètement, je n’ai pas fait de mail à Busnel… : mais je devrais, comme çà, pour le plaisir.) Et comme son émission est ce qui se fait de mieux (à mon avis) en ce moment à la télé…
Non, c’est un souhait de lecteur et de spectateur. J’ai eu beaucoup de plaisir à écouter Philippe Djian sur son métier d’écrivain – sur le fait du rôle, de la place de d’écrivain dans notre société. Et la vision qu’ont les auteurs de polars est plus qu’intéressante: elle est indispensable. Nous sommes là dans le réel de notre monde. Pas dans la distraction, mais dans notre monde. Quand Caryl Ferey écrit Zulu (je l’ai vu chez Frédéric Ferney), nous nous ouvrons à l’Afrique du Sud, et quand la Coupe du Monde de rugby 2010 sera sur nos écrans, ma propre vison sera différente.
Mais il y a toujours un étrange décalage chez les critiques. Busnel aujourd’hui inviterait Chester Himes : j’attends donc qu’il invite Caryl Ferey ou DOA, ou Antoine Chainas, ou Thierry Marignac. Quand à les inviter sur l’émission annuelle du “polar” : ce serait effectivement une erreur, comme si c’était un sous-genre auquel on consent une heure par an : à ce niveau, autant ne pas y aller : sauf si… Ce qui est passionnant à comprendre, c’est l’accumulation de talents si divers, si différents. Cette jonction, cette coordination est à analyser : alors, cette émission spéciale aurait son sens, sa cohérence. C’est pour cela qu’un éditeur serait idéal dans la construction du plateau.
Mais, ce que je vois, c’est que je suis un spectateur et un lecteur frustré de ne pas les entendre (ou si peu). J’ai envie que tout le monde les lise, que tout le monde prenne conscience de notre monde.
Mais je suis aussi frustré comme spectateur de cinéma, de télé. Alors, ce que je dis, c’est ceci : “oyez !” “oyez” : il y a dans la littérature française un mouvement de fond formidable (et pas seulement dans le polar) – et j’ai le sentiment que très peu s’en rende compte. J’ai aimé Le dernier frère (Natacha Appanah) ; La passion selon Juette (Clara Dupont-Monod) est l’un des livres les fortement intime que j’ai lu ; Les contes carnivores (Bernard Quiriny) est un livre étonnant, époustouflant ; Versus est un livre puissant physiquement. Et ce n’est la lecture que de quelques mois. Alors, on se tourne vers les USA, vers le Mexique ou l’Espagne, ou l’Inde. Ou Paul Auster. Ou Jean Echenoz. Et on a raison : mais nous négligeons ce qui se passe ici, et dont le polar est le révélateur.