« Un mort c’est une tragédie, un million c’est une statistique. » Dans un premier mouvement, et bien qu’effroyable, nous nous résignons : Staline a raison. Mais rien n’est plus faux ; c’est erreur que d’acquiescer, que de se résigner, même inconsciemment et de gloser sur les ‘comment’ et les ‘pourquoi’ de notre saturation émotionnelle physiologique. Matin Amis termine son ouvrage par ces mots : « Bien entendu, la seconde partie de cet aphorisme est totalement fausse : un million de mort représentent à tout le moins un million de tragédie. » Et c’est bien la force de Koba, la terreur – nous faire toucher, sensibiliser notre cerveau, notre conscience à ces individualités. « Vingt millions » : c’est ainsi que les russes surnomment le règne de Staline. Non pas vingt millions, mais
« 1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1… »
Et nous sommes en dette envers eux. Non pas coupables, mais endettés : nous devons à ces victimes de nous souvenir, de comprendre, de les reconnaître comme unique, là où l’horreur a dilué leur visage et leur humanité, là leurs os mêmes se sont soudés les uns aux autres dans des charniers en forme de colline. Nous devons regarder dans les yeux, digne, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces lâches et ces courageux, ces héros et ces gens simples de la Kolyma et de la Loubianka. Nous devons lire Alexandre Soljenitsyne et Varlam Chalamov. Et les historiens, et les essayistes. C’est une nécessité. Nous le devons. Pour eux, pour nous et pour nos enfants.
Le talent de Martin Amis est son empathie et sa dignité ; de s’inclure lui-même dans son essai, d’avoir trouvé dans le parcours de son père (un temps communiste) ou dans le décès de sa sœur tant aimé, la source à son écriture. Koba, la terreur n’est pas une synthèse (un milliers d’ouvrages lus) ni un agrégat de faits épars classés et triés. Ce n’est pas non plus un livre d’Histoire ni une réflexion sur le mal. Et sans doute faut-il avoir lu ces ouvrages avant de lire celui-ci.
Koba la terreur est un pont, un révélateur, un livre intime nécessaire dans sa jonction.