“On peut apprécier la musique sans connaître la partition” : c’est par cette injonction que Palle Yourgrau nous encourage à poursuivre la démonstration du théorème d’incomplétude de Kurt Gödel – “apprécier le théorème de Gödel est votre droit le plus strict. Ne laissez personne, y compris les puristes des mathématique, vous privez de ce droit.”
Mais le sous-titre français (Quand deux génies refont le monde) est bien loin de refléter la complexité et la profondeur du propos. A World Without Time – le titre anglais est plus explicite. Parce qu’il s’agit bien de la réponse du “plus grand logicien depuis Aristote” à la question de la nature même du temps.
Je ne pourrai retranscrire à la fois la complexité et l’évidence du propos, de la démonstration – je ne saurai formuler “la partition”. Voilà la réponse : un monde sans temps – ou plus exactement, “l’essence [du temps] est que seul le présent existe réellement [ ; ] la réalité consiste en une ‘infinité’ de strates de ‘maintenant’ qui entrent en scène les unes après les autres.” Et Palle Yourgeau de conclure à la suite de Gödel : “un temps relatif ou statique n’est pas un temps.” Le temps (intrinsèque, ontologique – le temps métaphysique) n’existe pas.
Pierre Cassou-Noguès dans son ouvrage (formidable) Les démons de Gödel explicite ainsi la démonstration de Gödel : “L’univers n’est donc pas en devenir. Les choses ne passent pas. Elles sont ou ne sont pas. L’univers en lui-même ne connait pas le temps. Le temps n’est qu’une certaine façon que nous avons de mettre en ordre les choses de l’univers, qui, en lui-même n’est pas temporel.” Le temps est sensoriel – co
mme le touché ou la vue ; c’est une sensation, une faculté (“il faut donc dissocier [...] l’expérience du temps et sa réalité”) qui nous permet la conscience intime, interne, en notre esprit, du déroulement des choses (qui lui existe, à moins de renier la réalité sensible, ce qui est un autre débat), et notre apprentissage : la sensation temporelle révèle ce que nous sommes et ce qui est autour de nous. Et Pierre Cassou-Noguès de citer Gödel :
” Si le but de l’existence temporelle consiste à mettre en lumière les qualités morales de chaque être (et, en fait, avec la plus grande précision), alors il en est comme de l’approximation d’un point irrationnel par un développement dyadique. [...] La mort est l’instant où se manifeste le caractère exact.”
A lire en parallèle, cette citation (cf. ci-avant) de Swâmi Vivekânanda dans le Jnâna Yoga : “Le temps commence avec l’esprit, et l’espace aussi est dans l’esprit. Or, la causalité ne saurait subsister sans le temps, car sans l’idée de succession, il ne peut y avoir aucune idée de causalité. Le temps, l’espace et la causalité sont par conséquent dans l’esprit…”
Le temps n’existe pas en lui-même – c’est un sens, à l’image du touché, de la vue ou l’ouie… Un sens métaphysique.
(Je ne sais si tout cela est vrai, comme la Terre tourne autour du soleil, et que la lune tourne autour de la Terre : mais je me suis endormie en joie. Je me répétais : “le temps n’existe pas, le temps n’existe pas…”, et cette évidence rassura mon esprit, et pour une rare fois, je m’endormie serein.)