Je suis en train de lire Daniel Stein, interprète de la romancière russe Ludmila Oulitskaïa. Je voudrais parler de la forme du livre – de son édition et non du texte ou de l’histoire. Je reprends l’introduction de l’article du Monde en lien pour établir les faits :
“Imaginez-vous enfermé dans une pièce remplie de vieux papiers dont vous ignorez la provenance. Imaginez-vous, ensuite, furetant au hasard dans ces liasses de documents jaunis que rien ne semble, à première vue, rapprocher. Imaginez que vous avez sous les yeux le journal intime tenu par un chirurgien de Boston de 1959 à 1983, des rapports d’enquête rédigés par le KGB sous Brejnev, le cours d’un grand savant israélien sur saint Paul et la correspondance d’une rescapée de la Shoah persécutée par une mère atrabilaire, trompée par un mari qu’elle ne se résout pas à quitter et désespérée à l’idée d’avoir un fils homosexuel. Sans oublier, au milieu de tout cela, des dizaines de coupures de presse, un certificat de baptême et même quelques brochures touristiques… Cet étrange bric-à-brac existe. C’est le dernier livre de Ludmila Oulitskaïa. Un objet littéraire difficilement identifiable qui s’apparente moins à un roman qu’à un troublant collage où tout est fait pour brouiller la frontière entre la fiction et l’histoire.”
En Pologne, les films étrangers n’étaient pas doublés à proprement dits ; une voix (et une seule), monotone, monochrome, recouvrait celles des comédiens anglais, français, italiens, des hommes et des femmes, des héros et des personnages secondaires… L’inadéquation de la forme au fond (me) pose problème : cet amoncellement de documents, ce puzzle n’existe pas physiquement sous nos yeux – ils ne sont pas reproduits, ils apparaissent justes recopiés – comme si les voix étaient recouvertes d’un doublage en surimpression. La diversité est annihilée ; la réalité, dissonante : même typographie pour un télégramme que pour la reproduction de cassettes, que pour un guide touristique… Des sources si diverses deviennent uniformes, altérant notre sentiment de réalité du texte même.
A titre de comparaison, je me souviens de quelques planches de The Watchmen – je cite Wikipédia : “l’album est entrecoupé de plusieurs pages de documents écrits issus de l’univers des Watchmen. Articles de journaux, longs passages du journal intime de l’un des personnages, ces documents ne servent pas directement l’intrigue du récit mais permettent de donner une profondeur à l’univers des Watchmen.” Mais ces pages existent physiquement, cette réalité autre est présente sous nos yeux – nous la voyons. Autre exemple : Wharhol Spirit de Cécile Guilbert : le travail graphique, les couleurs, le papier créent une parfaite osmose entre l’objet livre et l’immatériel. Le texte est élevé par le forme – le tout, en cohérence, divulgue un monde en soi.
Lisez l’article du Monde en lien – il est tout à fait juste ; je ne pourrais mieux écrire sur le sujet. Mais Madame la romancière et Monsieur l’éditeur, pourquoi n’êtes vous pas allés dans la complète logique de cet ‘objet littéraire non identifié’ ? Cela manque. Cela manque… terriblement.
Cette comparaison avec la pratique polonaise du doublage, encore en vigueur pour les diffusion récentes de films français sur TVP, est astucieuse, mais pour ma part je n’ai pas été géné à la lecture de ce livre passionant. Une édition avec fac-similé de lettres et rapports, dans la langue originale de chaque lettre, et fichiers audios pour les enregistrements de Stein, serait une œuvre très réjouissante, mais d’édition probablement très coûteuse (sur DVD, p.e.).
C’est moins une gène de lecteur, que le sentiment d’une occasion manquée : je crois que ce talent, avec ce sujet, traité ainsi… tout portait à aller au bout de la logique. Juste un regret.
je pense pour ma part que cette forme était nécessaire pour faciliter les transitions. On en oublie ces différences justement, pour mieux lire et s’imprégner…comme un roman. C’est probablement ce qui fait la force de ce magnifique livre.